Dimanche 29 juillet

18h. Non, je ne regrette rien… Ces deux nuits passées à l’abri dans le port de Penzance alors que la tempête canarde au dehors et que les averses se succèdent… Tout est calme maintenant et je viens de me mettre au mouillage à l’entrée du port encore protégé par la jetée, ainsi je pourrai partir tôt demain sans attendre l’ouverture des portes. Deux jours de vacances, quelques promenades en ville, rester chez soi, lire, écrire, écouter la radio, ne rien faire… C'est bon quand même.

Lundi 30

5h, temps gris, très petite brise, départ. À mesure que je m'éloigne du fond de la baie, le vent s’affermit. Le régulateur d'allure travaille en silence pendant que j’apprécie les différentes nuances de gris sur la palette du ciel et les paillettes scintillantes sur la robe marine. Ici un soupçon de jaune, là des tons bleuâtres, soudain une trouée nacrée lorsqu'un rayon de soleil tente de forcer le passage. Un goéland traverse le champ au raz de l’eau comme pour fendre la surface de la pointe sombre de son aile… Puis reprise de la barre en main à l’approche du Cap Lizard, respecté par tous les marins qui sillonnent ces zones. C'est le passage dans la Manche, une autre mer avec son caractère personnel. Le nom d’une mer n'est pas donné par hasard ou par le simple caprice d’un géographe quelque part dans un bureau lointain. Il correspond toujours à un système météo donc de navigation spécifique. J’en ai d’ailleurs la confirmation in peto. Le vent se renforce, le bateau part au lof, surtoilé !... Fini la contemplation, action. Montée au pied de mât, prise d’un ris, non plutôt deux, je ne le regretterai pas. La mer blanchit, un grain arrive à toute allure, la vitesse monte !... C'est Neptune qui a voulu se rappeler à mes bons souvenirs. Une tape amicale sur l'épaule “ bravo mon bonhomme, tu es revenu d'Écosse, maintenant la suite…” Un quart d'heure plus tard, plus de vent, une mer chaotique, les voiles, les drisses claquement à fendre l'âme. Le temps qu'Eole reprenne son souffle… Puis ça redémarre, cette fois ci vent arrière, les voiles en papillon. C'est une allure délicate à tenir, un exercice de style. L’oeil doit sans cesse passer de la girouette en tête de mât, à un point plus ou moins fixe à l’horizon s’il en trouve un en surveillant les voiles au passage pour éviter l’empannage où la grand voile passe brusquement de bâbord à tribord risquant de heurter où d’assommer le barreur au passage ( cela m’est arrivé déjà deux fois il y a des années, laissant une cabosse encore visible sur la Bôme et une bosse heureusement disparue aujourd'hui sur la tête… mais pas son souvenir ! Une fois en Corse où j’ai failli tomber à l'eau et une autre fois au Portugal où tellement sonné j’ai perdu la mémoire pendant quelques minutes et barré à l’instinct pour éviter les écueils à droite et à gauche ! Instinct de survie, merci… ) Finalement le courant s’inverse, il y en aura pour six heures. Consultant la carte je vois un petit mouillage abrité à bâbord. Surprise, c'est celui où j'avais atterri de nuit il y a un bon mois à la fin de la traversée de la manche. C'est l’heure de manger et d’attendre la prochaine renverse.

Mardi 31 juillet

Falmouth C'est dans ce fameux port estuaire que j'ai passé une nuit tranquille, au mouillage comme les myriades de voiliers qui sont ici. Après une petite séance de yoga sur le pont au soleil, je suis allé tout au fond à trois kilomètres où j’avais repéré un concessionnaire Yamaha. Essayer de résoudre enfin cette question d'hélice. Le patron très sympathique m’a expliqué de long en large comment choisir une hélice. Un peu sceptique car les pales étaient plus petites que sur la mienne je me suis laissé convaincre. Après montage, il s’avère qu'elle fonctionne parfaitement et augmente très sensiblement la poussée du moteur. Mon petit bricolage n'était pas adapté… Revenu au bateau, la marée basse m'empêche de repartir… Et bien attendons la suivante. Vers 5h le bateau débloque, je mets les voiles et au milieu d’un essaim de petits voiliers je profite du vent pour avancer d’une dizaine de milles car demain matin, vent faible.

Mercredi 1 août

Il y a quand même un bon nombre de voiliers qui naviguent dans le sud de l'Angleterre. C'est les vacances bien sûr. Navigation rapide et plaisante ce matin. J'ai mis le spi et quand le vent a pris corps j'avançais à 6 ou 7 noeuds… Mais barre en main !... Le pilote ne tenait pas les subtilités de cette allure. Au bout de trois heures la concentration devient plus difficile et la voile faseye… Rappel à l’ordre. Pile poil à midi, arrivée à l’entrée de Plymouth pour la pause. Joli mouillage au pied d'une falaise couverte d’arbres luxuriants d’un vert profond où fourmille la vie. Ce doit être une forêt classée… Quelques heures plus tard je reprends la route, j’ai repéré un petit estuaire où je devrais être tranquille pour la nuit. Je n’ai pas envie de grandes villes…

Salcombe harbour, c'est le nom de l’estuaire où j’ai jeté l’ancre il y a deux heures lorsque à 9h du soir une embarcation vient m’accoster… C’est taxman, celui qui vient percevoir le droit de d'ancrer dans ce bel endroit qui m’a semblé plutôt cossu quand je suis arrivé. 7 livres la nuit, il y a un ponton pour accoster, prendre une douche, faire des courses et se balader. J’apprends que je suis devant la villa de Rod Stewart, la célèbre rock star et l’autre palais du patron de PayPal… C'est vrai que le lieu ne sentais pas le populaire basique… bonne nuit.

Jeudi 2 août

1h du matin… Influence de Rod Stewart ?... Le mouillage est rock n'Roll… Depuis des heures le bateau est secoué en tous sens, les objets s’entrechoquent, moi aussi, intenable. Je lève l’ancre en pleine nuit et part chercher meilleur abri. Une demi-heure plus tard, le ponton de la marina m'accueille. Pas permis d’y rester là nuit, mais personne n'est là !... À 7h, reposé, je prends une bonne douche bien chaude et pars visiter les jolies ruelles de Salcombe. En effet c'est très classe… je quitte le ponton à l’ouverture de la marina, au moment d’affluence. Profitant de la marée montante je remonte l’estuaire sur 5km pour arriver à Kingsbridge où il y a un ponton prévu dans le prix… c'est un sanctuaire naturel protégé, magnifique, l’un des plus beaux de la côte sud-ouest. Après une balade dans cette ville très typée, je reprends le bateau car le port asséche dans une heure. Consultation météo: prochaine fenêtre pour traverser la Manche, dimanche. Fin d’après midi, mouillage discret dans un petit bras de l’estuaire au milieu des champs,des oiseaux et de la forêt. Le ciel s’est dégagé, soleil couchant….

Vendredi 3 août

Cette nuit l’eau est un miroir dans lequel se reflète une demi lune argentée alors que des oies jacassent au bord de l'étang… il fait doux, accroupi à l’avant contemplant cette sérénité. Le petit matin se voile pudiquement d’une brume mystérieuse. Silence absolu… Journée méditative… Dans l’après midi, exploration de l'extrémité du bras où se trouve un petit village paisible… Retour au mouillage et petits travaux d’entretien. Les conditions météo ont évoluées, je pars demain matin tôt !...

Samedi 4

1h du matin, réveillé pleinement inutile de moisir ici. La lune se lève, le courant m’accompagne pendant que je slalome entre les nombreux bateaux amarrés sur la rivière. Dans le noir, guidé par la seule carte électronique et son précieux GPS, c'est quand même stressant. Ça réveille…. Une demi heure plus tard, enfin sorti du chantier, hissons les voiles. Petit vent furtif sous le firmament, moteur à bas régime avec sa nouvelle hélice qui pousse vraiment, plaisir de la glisse !... Quatre heures plus tard, le pilote ne tenant pas faute d'énergie, arrêt moteur, arrêt du bateau en pleine mer pour faire un petit somme, cela fait quatre heures que je tiens la barre, suffit. Pourquoi se sentir obligé d’avancer ?... Ça roule un peu mais moins que chez Rod Stewart l’autre nuit !... Il y a le Roll mais pas le rock…. Vingt minutes plus tard ça repart. La lumière du jour est assez forte… Sans intervention sur le cap je laisse un cargo passer, ce ne sera pas le dernier. Alors que le soleil veut monter à l’horizon, un gros nuage s’interpose et monte en même temps. Zut… Puis soudain, coup de vent. Grosse gîte, le caisson qui retenait l’ancre arrière cède et la chaîne file par le puit du moteur, juste à côté de l'hélice en marche. Stupéfaction, puis arrêt immédiat du moteur. Avant que la chaîne ne se prenne dans ma chère nouvelle hélice !... Non, pas ça !... Mise en place du pilote aérien, réglage du Cap et le vent ne me quitte pas pendant des heures. Repos… 19h30 arrivée à Guernesey, ouf ! Même pas envie de gonfler l'annexe pour aller à terre. Un doigt de scotch, couscous légumes à mijoter et basta !... Croisé pas mal de gros cargos et vu un nombre de voiliers traverser la Manche… le spi m’a servi tout le long du voyage, dernière heure au moteur sinon j’y serai encore. Beau soleil toute l’après midi, bronzette.

Lundi 6 août

6h, les cornes de brume résonnent dans l'épais brouillard. Je ne vois pas le bateau voisin au mouillage…!... Inutile de partir comme prévu, on prévoit et Dieu rigole. Hier je suis allé dépenser mes dernières vingt livres anglaises dans un supermarché, pile poil il restait un centime quand l’addition est sortie. En bon prince généreux je l'ai offert à la caissière… puis promenade désinvolte dans les ruelles bien propres du centre ville, tout est fait pour le touriste. C'est très sympa avec le british touch des channel Island ( îles Anglo-Normandes) et leurs petits panneaux en langue étrange: ce parking est terre à l’amende…. Le brouillard dissipé, je vais faire un tour dans les îles avoisinantes de Hern et de Sark. Hern, distante de seulement 2,5 milles, se refuse. Le courant est déjà trop fort et c'est bourré d'écueils, prudence. Sark est à 7 milles plus au sud, c'est le nouveau cap. Au début, 5 noeuds, mais progressivement le courant se renforce alors que le vent diminue… Il faut pousser le moteur sinon c'est la dérive totale et j'atterri à Jersey 20 milles plus bas. Les minutes passent, la vitesse diminue, le courant crée des tourbillons impressionnants, l'île est encore cachée dans la brume… Finalement j’y arrive, le soleil apparaît lorsque j’arrive dans un magnifique mouillage où lézardent déjà quelques voiliers. 11h, il vaut mieux manger maintenant avant de grimper quatre vingt mètres par une volée de marches escarpées pour atteindre le plateau où se trouve le village. Cinq cent habitants vivent sur Sark. Ils ont leur propre parlement et une certaine indépendance vis à vis du royaume uni. Pas de voiture, des vélos, des chevaux et des tracteurs… Beaucoup de visiteurs alimentent leur économie ainsi que l’agriculture. Cinq kilomètres de long m’ont permis de faire suffisamment d’exercice avant de rentrer. Plan de navigation au vu des courants et du vent: départ 4h du matin pour arriver en France, zone de Paimpol, 50 milles…

Mardi 7 août

3h du matin. C'est pour profiter au mieux des courants et vent que je pars de nuit. De plus c'est agréable. Mais les vents ne sont pas au rendez-vous !... Bien au dessous des prévisions il faut les appuyer au moteur. Puis le spi compense pendant un moment mais il faut barrer à la main pendant des heures sans répit. 14h de navigation… Je fais Cap sur Perros Guirrec et lorsque je vois la terre au loin, une drôle de formation nuageuse suspecte la domine ?... Puis un immense geyser en forme de baobab géant s’en élève en tournoyant… inquiétant. Je n’ai pas le temps d’affaler les voiles qu’une énorme claque de vent s’abat sur le bateau, blanchit la mer et c'est en catastrophe que je dois ligoter la voile sur la Bôme et laisser passer la gifle. Puis en arrivant sur Perros, c'est la pluie qui s’abat en trombe, si dense que l’on ne voit plus rien. Je me dirige au GPS. Une heure plus tard j’arrive à l’entrée du port, fermé, la marée est trop basse. Adieu la douche chaude tant espérée, je passerai la nuit au mouillage…..

Mercredi 8

Pour la première fois depuis deux mois, courses dans un petit supermarché français !... Ça fait drôle de retrouver les produits auxquels on était habitué, d’entendre parler français dans la rue, de revoir la circulation à droite !... D'être en France quoi … L’après midi je suis parti vers l’ouest en longeant la côte. Magnifiques villas début vingtième siècle perchées sur des rochers de granite rose, jardin de roches aux formes arrondies par les assauts répétés de la mer durant des milliers d'années… Faire attention en navigant aux nombreux cailloux a fleur d’eau…. Puis entrevude au milieu des rochers, l'étroite passe menant au petit port de Ploumanac'h enchâssé dans cet écrin de nature. Et j' y suis resté. Il y avait un petit banquet de crêpes et de vieilles chansons de marine… Puis la douche tant attendue !... Le soir détail trivial: mon dentier se casse en deux… plus moyen de mâcher ! Demain il faut trouver un dentiste….

Jeudi 9 août

Il ne faut pas avoir besoin d'un dentiste au mois d’août. La moitié en vacances et les laboratoires tous… je prémédite une réparation maison et me procure du plâtre. Sans ce précieux appareil, j’en suis réduit à manger de la bouillie jusqu'à septembre... Fin d’après midi je mets les voiles… Direction Roscoff. Mais contre le vent et contre le courant !... Après un long bord d’une heure, je me retrouve presque au point de départ… En persévérant, je trouve un mouillage derrière le cap pour cette nuit. Ce sera un peu agité…

Vendredi 10

Dès le petit jour, départ, c'est décidément trop rouleur. Vers midi, le vent forci en arrivant à Roscoff. Moteur à fond pour atteindre le port tout proche.

Le soir, long travail minutieux sur le dentier en plusieurs étapes… Récompense après des heures de travail, ça marche, au moins pour le moment…

Je repars en fin d'après midi pour le vieux port de Roscoff. C'est plus sympa et j’y ai repéré une place le long d’un quai équipé d'une échelle car le port asséche à mi- marée. De plus, c'est gratuit.